Dans l’Ituri, partir n’est pas toujours un choix. Pour de nombreuses familles, le déplacement est devenu un mécanisme de survie face aux violences et à l’insécurité. Une maison abandonnée, des biens perdus, une activité économique interrompue et, souvent, un nouveau départ dans une communauté où tout reste à reconstruire.
Aujourd’hui encore, les mouvements de population se poursuivent. Certains déplacés deviennent des retournés ; certains retournés reprennent à nouveau la route lorsque l’insécurité ressurgit. Derrière les statistiques se trouvent des femmes, des enfants, des hommes et des familles confrontés chaque jour à des besoins essentiels : boire une eau sûre, disposer d’une latrine, se laver les mains, accéder aux soins et protéger leurs enfants contre les maladies.
Dans les zones de santé de Lita et de Rethy, cette réalité concerne plus de 65 000 personnes déplacées internes et retournées. C’est dans ce contexte que le PPSSP, dans le cadre du projet « Réponse multisectorielle en Eau, Hygiène et Assainissement et Santé en faveur des personnes déplacées, retournées et des communautés hôtes dans les zones de santé de Lita et de Rethy, territoire de Djugu, province de l’Ituri », financé par le Fonds Humanitaire de la RDC, a conduit une enquête sur les Connaissances, Attitudes et Pratiques (CAP).
« Du 20 au 26 avril 2026, les équipes sont allées à la rencontre des communautés. Pas seulement pour recueillir des chiffres, mais pour comprendre les réalités derrière ces chiffres. »
➞ 384 ménages ciblés, 383 voix entendues
L’enquête a couvert quatre aires de santé : Buke et Zali, dans la zone de santé de Rethy, ainsi que Bahwere et Ezekere, dans la zone de santé de Lita.
Sur une population d’étude estimée à 50 629 personnes et 8 438 ménages, un échantillon de 384 ménages avait été calculé. Après contrôle de qualité, 383 questionnaires ont été retenus pour l’analyse.
Les enquêteurs ont utilisé des smartphones et des formulaires numériques afin de permettre une remontée rapide des données et un contrôle de leur qualité. Formés, supervisés et soumis à un prétest des outils, ils ont parcouru les communautés malgré les difficultés d’accès et un contexte sécuritaire fragile.
Chaque entretien était aussi un espace d’écoute.
Les données montrent notamment que 76 % des personnes interrogées étaient des femmes. Ce résultat prend un relief particulier lorsqu’on observe leur rôle dans l’accès à l’eau : dans 77,3 % des ménages, la collecte de l’eau implique directement les femmes et les jeunes filles. Autrement dit, derrière chaque point d’eau se trouve souvent une femme ou une fille qui porte la responsabilité de ramener l’eau au ménage.
➞ L’eau : entre nécessité quotidienne et risque sanitaire
L’un des enseignements les plus préoccupants de l’enquête concerne l’accès à l’eau. Plus d’un ménage sur deux (51,3 %) utilise une eau de surface — rivière, lac ou mare — comme principale source d’eau potable. Pour près de la moitié des ménages (48,6 %), il faut également parcourir plus de 30 minutes pour atteindre la principale source d’eau. Dans ces conditions, l’eau n’est pas seulement une ressource : elle devient un parcours quotidien, souvent long et pénible.
• Un paradoxe préoccupant
Plus inquiétant encore, 90,4 % des ménages déclarent ne pas traiter systématiquement leur eau avant de la boire. Au total, 92,4 % affirment ne prendre aucune mesure pour rendre l’eau potable, tandis que seuls 2,6 % utilisent des produits désinfectants. Et lorsque l’eau arrive au domicile, 97,9 % des ménages la stockent directement au sol.
Ces chiffres révèlent un paradoxe : l’eau est indispensable à la vie, mais lorsqu’elle est contaminée ou mal conservée, elle peut aussi devenir un vecteur de maladie. L’enquête montre d’ailleurs que seulement 34 % des ménages reconnaissent que l’eau peut être à l’origine de certaines maladies. Le défi n’est donc pas uniquement de construire des points d’eau. Il est aussi de faire évoluer les connaissances, les comportements et les pratiques.
➞ Quand une maladie frappe, les enfants sont souvent les premiers touchés
La diarrhée constitue un autre signal d’alerte. Près de la moitié des ménages interrogés (49,9 %) déclarent qu’au moins un enfant a connu un épisode de diarrhée durant la période de référence. Chez les enfants de moins de cinq ans, 11,7 % des ménages concernés rapportent un épisode de diarrhée. Pourtant, les communautés connaissent déjà plusieurs moyens de prévention. 65 % des répondants citent le lavage des mains, 44,9 % la consommation d’eau potable et 30,5 % l’utilisation d’une latrine hygiénique.
Le problème apparaît donc clairement : connaître une bonne pratique ne signifie pas toujours pouvoir la mettre en œuvre.
Comment se laver correctement les mains lorsqu’on n’a pas d’eau à proximité ? Comment traiter son eau lorsque les produits de désinfection sont difficiles à obtenir ? Comment maintenir une latrine propre lorsque les infrastructures sont insuffisantes ?
C’est précisément là que les données deviennent essentielles : elles permettent de distinguer ce que les communautés savent de ce qu’elles peuvent réellement faire.
➞ L’assainissement : une réalité encore fragile
Sur les 383 ménages interrogés, 78,1 % déclarent disposer d’une latrine. Mais disposer d’une latrine ne signifie pas nécessairement disposer d’un environnement sanitaire sûr. Parmi les ménages disposant d’une latrine, 53,5 % déclarent que celle-ci n’est pas hygiénique. Près d’un ménage sur deux ne dispose par ailleurs pas d’un dispositif de lavage des mains : 46,8 % déclarent ne pas en avoir.
Ces données montrent l’urgence de dépasser une approche limitée à la construction d’ouvrages. Une infrastructure WASH n’a de véritable impact que si elle est accessible, utilisée, entretenue et intégrée aux habitudes quotidiennes des familles.
➞ Les femmes et les filles : une réalité à ne pas laisser dans l’ombre
L’enquête a également accordé une place à l’hygiène menstruelle, une dimension parfois silencieuse mais essentielle de la dignité. Dans 58,2 % des ménages, vit au moins une femme ou une fille en âge de procréer. Parmi elles, 50,2 % utilisent des serviettes ou tissus réutilisables, tandis que seulement 7,6 % déclarent avoir utilisé un kit d’hygiène intime.
Surtout, 90,6 % déclarent n’avoir jamais utilisé de kit d’hygiène intime. Ces chiffres ne racontent pas seulement une histoire d’articles d’hygiène. Ils parlent d’intimité, de dignité, de contraintes économiques et de la capacité d’une jeune fille ou d’une femme à vivre ses menstruations dans de bonnes conditions.
Le WASH est donc aussi une question de dignité humaine.
➞ De la donnée à l’action : le véritable défi commence maintenant
Cette enquête CAP n’est pas une fin. Elle constitue un point de départ. Elle offre au PPSSP et à ses partenaires une photographie de la situation avant la mise en œuvre des interventions, une référence qui permettra de mesurer les changements obtenus à la fin du projet. Elle dit où sont les vulnérabilités. Elle révèle les écarts entre connaissances et pratiques. Elle met en lumière les obstacles à l’accès à l’eau, à l’assainissement et aux soins. Elle donne surtout une direction.
Les résultats appellent notamment à renforcer l’accès à l’eau potable, la promotion du traitement de l’eau à domicile, les dispositifs de lavage des mains, l’assainissement familial, l’hygiène menstruelle et les mécanismes de participation et de redevabilité.
Ils invitent aussi à renforcer les canaux de proximité, particulièrement les relais communautaires, tout en veillant à ce que les populations comprennent les interventions, y participent et puissent faire entendre leur voix.
➞ En Ituri, chaque donnée porte une histoire.
Derrière les 51,3 % de ménages qui utilisent une eau de surface, il y a une famille qui cherche de l’eau.
Derrière les 90,4 % qui ne traitent pas systématiquement leur eau, il y a une contrainte qu’il faut comprendre avant de vouloir la changer.
Derrière les 49,9 % de ménages ayant rapporté un enfant touché par la diarrhée, il y a un enfant dont la santé peut basculer rapidement.
Et derrière les 60,3 % de ménages qui estiment que l’assistance ne répond pas suffisamment à leurs besoins, il y a une voix qu’il faut écouter.